dimanche 29 juillet 2012

VT100: une longue histoire qui finit bien

Comment se sent-on quand on vient d'atteindre un objectif vraiment difficile, qu'on s'est fixé depuis près d'un an?  C'est une question très personnelle.  Chacun le vit à sa façon.  Dans mon cas, j'ai franchi l'arrivée du Vermont 100 avec une émotion bien vocalisée, celle de l'accomplissement et du soulagement; et puis j'ai savouré les heures suivantes dans la satisfaction et le partage d'une victoire personnelle avec proches et amis coureurs.  Mais la pleine réalisation de ce que j'ai vécu, de ce que j'ai gagné... murira encore plusieurs semaines en moi.


Un des sentiments forts déjà, c'est une grande reconnaissance pour ceux qui m'ont aidé dans ce pari fou.  D'abord, mon équipe de soutien qui a été tout simplement fantastique: mon épouse Line, mes parents Nicole et Guy, ma soeur Magali (venue du Utah) et mon ami Michel ont été là avant, pendant et après et je leur en dois toute une!  Et puis tous mes amis, les coureurs et les pas-coureurs qui se sont intéressés au défi fou de 100 milles (oui oui, 161km) que je m'étais lancé en décembre, qui m'ont encouragé, qui m'ont envoyé leurs ondes positives, ont tous renforci mon élan.

C'est donc avec détermination, énergie, confiance et une bonne dose d'inconscience que je me suis avancé vers cette grande fin de semaine de l'été, celle où le Vermont allait m'offrir ses montagnes vertes, celle où moi j'allais lui donner tout mon coeur et toutes mes jambes.  Celle où j'allais aussi savoir si j'étais prêt à creuser suffisamment en moi, à faire triompher ma volonté sur les obstacles pour me rendre au bout.

Entraînement et préparation

L'an passé, en courant le 100km du Mont Royal (c'était fin juin 2011) avec comme seule préparation celle des marathons de Boston et Ottawa, je m'étais rendu compte que le monde des ultras était à ma portée.  Un monde marginal, éclaté... avec du vrai monde, les deux pieds bien sur terre.  J'avais couru ce premier ultra en 10h51 et terminé avec des douleurs aux jambes bien senties, mais aussi avec l'impression que je pouvais aller encore  plus loin.

Le rêve du 100 milles a donc germé doucement dans ma tête pendant l'automne, et je me suis inscrit en décembre 2011 au Vermont 100 de juillet 2012; ce choix me semblait tout naturel vu la proximité et le cachet du Vermont, où j'avais couru le Green Mountain marathon deux mois plus tôt.  Mon timing pour l'inscription fut bon, puisque deux semaines plus tard le site affichait déjà complet avec 325 inscrits! À un coût somme toute raisonnable, selon nos standards nord américains: $236, ce qui représente moins de $1,50 le kilomètre! J'en connais qui paient plus cher pour souffrir, notamment mes amis Ironman ;-)

Mon ami ultramarathonien (et premier inspirateur) Bruno m'a alors parlé d'un bon livre de référence: Relentless Forward Progress , de Bryon Powell.  Je me le suis procuré et l'ai lu par petites doses, en livre de chevet.  L'auteur, un ultramarathonien accompli, donne d'excellents conseils et propose des plans d'entrainement tout à fait accessibles, à raison de 50 milles (80km) par semaine ou de 70 milles (110km) par semaine.  Tiens, j'en surprend déjà quelques uns se dire pour eux-mêmes ... 'seulement?! Hmm ce n'est pas tant que ça...'

J'ai entâmé l'hiver 2012 en force, avec un entraînement marathon costaud, celui de Run Less Run Faster et les multiples courses du printemps qui m'ont gardé continuellement en alerte:
- Marathon de Boston sous une canicule-surprise, à la mi-avril, avec un temps de 3h32.
- Demi-marathon de Chateauguay à la mi-mai, en compagnie de notre championne belge, Delphine.
- Marathon d'Ottawa, fin mai, où j'ai réalisé mon meilleur temps à vie: 3h08!
- 21km Xtrail de Sutton une semaine plus tard, où j'ai apprivoisé le 'single track' technique et les gros dénivelés avec une performance soutenue - une expérience palpitante;
- 20km de Saint-Bruno en accompagnement de Benjamin, un jeune néophyte de 16 ans que j'ai aidé à s'entrainet et à se dépasser;
- 20km du Lac Brôme avec les jeunes des Étudiants dans la Course, en particulier mon jeune mentoré Alex D., qui a très bien géré sa course;
- 58km Ultimate XC de Saint-Donat, en équipe avec mon ami Alex E., une épreuve ultra très costaude qui incluait plus de 2000m de dénivelés et des 'surprises' marécageuses...  à seulement 3 semaines du grand défi du Vermont 100.  J'y ai rencontré plusieurs bons coureurs dont Pat et Michel, qui se préparaient au même défi que moi.

Au total, un volume somme toute raisonnable (70-100km par semaine), au regard du but à atteindre.  C'est 2000km en 6 mois, à raison de 5 fois par semaine, et une moyenne de 15-20km par jour d'entrainement, incluant une dizaine de longues courses de plus de 25km.  Ma philosophie: s'entrainer suffisamment, mais éviter le surentrainement et la zone des blessures, qui pourrait hypothéquer mes jambes et mes chances d'atteindre mon objectif ultime de l'année.

Dans les dernières semaines, j'ai préparé mon plan de course, les aspects logistiques et j'ai eu la chance de regrouper une super chouette équipe -- sans forcer personne.  Tout s'est aligné comme par magie devant moi :)  Chanceux, parce que je ne suis pas aussi sérieux que bien d'autres amis coureurs dans mes préparations, avec mon côté un peu brouillon.  Mais étonnamment, je ne me suis pas senti trop nerveux à l'approche de l'événement.  Je sentais que j'avais les ressources en moi et autour de moi pour réussir.

La grande fin de semaine commence

Line et moi sommes partis le vendredi matin pour arriver au site du départ et arrivée de la course, à West Windsor au Vermont, en début d'après-midi.  Enregistrement - très convivial - petite vérification médicale et pesée initiale: 77 kilos ou 170 livres.




Briefing  aux coureurs et à leurs équipes à 16h00, avec quelques bons conseils et rappels.  Le plan de course avec les 29 stations de ravitaillement est passé en revue.  Je dépose quatre petits sacs de légères provisions pour certaines des stations de ravitaillement, au cas où j'en aurais besoin.

Le parcours est sinueux, passe par toutes sortes de routes (de campagne, de terre, d'asphalte) et de sentiers forestiers et champêtres.  Il est surtout rempli de reliefs.  Voyez plutôt la comparaison du profil avec celui du marathon de Boston:

Ce n'est pas 'a walk in the park' , quoi!

Je retrouve les coureurs québécois (Pat, Michel, Denis, Marie-Pierre, Pablo) et fais de nouvelles connaissances, dont deux sympathiques vétérans des ultras et compagnons d'armes: Patrick H. et Louis A. -- ce dernier est blessé de son 100 miles précédent et est venu tout de même, par solidarité et pour aider comme bénévole; généreux de sa part!  On se salue, et puis on se reverra la nuit prochaine avant le départ, vers 3h30.

On ne peut manquer de remarquer aussi les nombreux campements des participants équestres sur le site, avec leurs superbes montures.  La course équestre s'organise en parallèle à la nôtre, et emprunte en majorité les mêmes chemins que le VT100, avec quelques différences.

À 17h30, un bon souper nourrissant et varié pour les coureurs, et puis je vais accompagner mon équipe de soutien à leur souper (ailleurs); enfin Line et moi rentrons tôt à notre B&B pour mes derniers préparatifs dans la chambre: vêtements, sac à dos, bouffe.  Je réussis à dormir deux heures avant de me lever spontanément vers 1h30 (bien avant mon réveil!).  L'adrénaline pré-course, un classique.  Je prend mon temps, mange des céréales et 2 bananes dans la chambre et j'arrive quand même bien en avance au site du départ de Silver Hill Road, vers 2h45.  Je mange encore un peu dans l'auto, et puis je me rend sous la tente vers 3h15.  La frénésie est palpable, tout le monde se souhaite bonne chance.  À ce moment, en parlant avec d'autres coureurs, je me rends compte que la gourde dans mon sac dorsal n'est pas idéale à remplir aux ravitaillements, et que je pourrai me suffire plus simplement de ma bouteille à la main.  Je vide donc la gourde et la range au fond de mon sac.  Bonne décision.

Le départ est donné à 4h00 du matin.  299 coureurs déjantés partent doucement dans la nuit, encouragés par plusieurs braves qui se sont levés pour les coureurs. Armés de nos lampes frontales, nous avançons d'abord sur Silver Hill road direction nord, et sommes rapidement dirigés vers un sentier large, avec petites côtes.  Je me joins au groupe des coureurs québécois: Pat, Michel, Vincent F., Vincent L., Pablo et Patrick.  Ambiance spéciale alors que nous franchissons ensemble les tous premiers kilomètres de notre odyssée.  Je prend bonne note du premier conseil de Pat, qui suggère de commencer tôt les intervalles marches dans les  côtes montantes.  Il faut savoir doser et gérér ses énergies, et les montées sollicitent plus.

Après trois kilomètres, je choisis de courir avec Patrick, un peu devant les autres québécois.  Patrick est un mordu des ultramarathons, il en est déjà à son cinquième 100 milles cette année (!!!).  C'est un compagnon super chouette qui a de bons conseils d'expérience; nous parcourons une vingtaine de kilomètres ensemble.  Dans le village de Woodstock au petit matin, nous recevons nos premiers encouragements, dont ceux de l'ami Denis.  Quelques segments d'asphalte courts, dont le pont de Tafstville, avant de retrouver les chemins de terre. Vers 6h50, les premiers cavaliers et leurs montures nous dépassent au trot rapide, eux qui avaient pris le départ une heure après nous.  Peu après, Patrick m'encourage à continuer à mon rythme, alors je lui dis au revoir et continue solo.  Je dépasse plusieurs coureurs, et doit garder le contrôle sur mon rythme, ne pas 'emballer.

Nous sommes toujours dans la première moitié de la première boucle (0 à 48 milles) côté nord, je me sens très bien à date.  Le premier grand ravitaillement arrive à 7h30, celui de Pretty House à 21 milles (34km).  Comme j'y passe très tôt, mon équipe n'y est pas venue, et c'est ce que je leur avais demandé -- il faut qu'ils puissent déjeuner à leur B&B, tout de même!  Ce sont pour moi 7-8 minutes bien investies: changement de t-shirt, demi-barre Lärabar (dattes-cajous), fruits, pause toilette et je repars.

Le matin progresse, la chaleur commence à monter.  J'entame le passage le plus septentrional avec plusieurs montées pour atteindre un plateau champêtre avec superbe point de vue sur les montagnes environnantes.  Dans cette portion je côtoie un temps Tony de Boston, nous faisons connaissance.  La descente est raide et dure sur les jambes, qui commencent pour la première fois à se manifester: quadriceps en compression et genou droit, surtout.


J'arrive au ravitaillement de Stage Road à 30 milles (48km) où mon équipe m'attend, il est 9h20 et je me permet une pause de 10 minutes pour m'asseoir et me changer: casquette, t-shirt, chaussettes et souliers.  Ma soeur Magali m'offre généreusement de me nettoyer les pieds déjà pleins de poussière.  Ça me fait beaucoup de bien de repartir les pieds propres, secs, et dans mes Salomon Crossmax XR -- chaussures que je garderai jusqu'à la fin.  Question bouffe, je profite d'un premier morceau du délicieux gâteau aux dattes et noix que ma maman a préparé à ma demande.  Si vous y goûtiez, vous comprendriez.

Le pissenlit trotteur et sa super équipe à Stage Road:


Je repars à 9h30, quelques minutes derrière Pat qui m'avait rattrapé et qui a fait un arrêt plus court que moi.  500 mètres après avoir laissé mon équipe, bang une autre grosse montée.  Je la monte en marche rapide, dépasse quelques coureurs et rattrape Pat peu après.  Nous allons parcourir les 17 milles suivants ensemble, ce que j'ai trouvé motivant, au travers des côtes qui ne cessent jamais.  Nous parlons ensemble naturellement, sans forcer les choses, pendant que la chaleur de l'été continue à monter.  Je vide maintenant ma bouteille d'eau entre chaque ravitaillement, et je prend régulièrement des capsules d'électrolytes (les toutes simples S-Caps, fournies par l'organisation).   Aux ravitaillements, chaque fois qu'il y en a, je choisis les morceaux de cantaloup et de melon d'eau, quartiers d'orange, les morceaux de patates bouillies avec sel, et les sodas -- pour du sucre rapide.  Initialement du Coke, mais je suis rapidement passé au Ginger Ale, nettement plus agréable au goût.  J'évite les sandwiches et la plupart des autres aliments secs offerts, parce que l'estomac est devenu fragile et l'appétit... pas très soutenu.  Il me faut pourtant ingérer et traduire suffisamment de calories: mes réserves initiales corporelles sont presque toutes consumées!  Pas évident, c'est un des éléments clés de la course.

Pat et moi à l'arrivée du ravitaillement 10. Lincoln Bridge:



Dans le dernier kilomètre avant le prochain grand ravitaillement, nous attaquons une grande descente où je laisse filer le rapide Pat devant moi, question de ne pas trop aggraver l'état de mes jambes déjà soumises à un stress considérable.

Arrive donc le ravitaillement de Camp 10 Bear, à 48 milles (77km) où m'attend ma chère équipe.  Priorité: la première pesée en course, avec comme verdict 75,5 kilos ou 166,5 livres.  Une petite baisse de poids depuis la veille, mais tout à fait acceptable.  Je vais vite me changer et me ravitailler avec mon équipe.  Fruits, super gâteau aux dattes et noix -- mon petit plus, vous avez compris!  Après 15 minutes, je repars dans mon kit gris pâle Saucony, plus léger et énergisé:


La deuxième boucle, de 48 à 70 milles, nous amène dans la zone sud-ouest.  Elle se déroule en plein après-midi, au plus fort de la chaleur, et est éprouvante sur le moral.  On se sent un peu 'middle of nowhere', et les côtes salées s'accumulent.  Je repars seul - encore cette fois, Pat ayant fait un arrêt plus court pour repartir devant.  Je cours encore un bon bout solo; je me sens bien là-dedans.  Je m'étais préparé à courir le plus gros de cette course seul, ce  qui fait que les bouts en compagnie se prennent comme des boni.  Arrive un point où je finis ma bouteille d'eau 2km avant le prochain ravito (16. Birmingham's) et j'ai très soif.  C'est justement dans ce segment que je dépasse John Geesler, une légende vivante des ultras aux États-Unis qui détient aussi le record d'assiduité à cet événement: c'est sa vingtième année en ligne!!

De l'eau, des vivres: ravitaillement providentiel.  Je poursuis, continue à grimper et puis descendre jusqu'au ravitaillement 17, Tracer Brook.  En arrivant au ravito suivant en haut de Prospect Hill (60,6 milles), j'aperçois Pat, que je rejoins peu après.  Encore un bon feeling de se retrouver, nous poursuivons la route ensemble, sans sentir le besoin de se parler autant qu'avant.  

Les milles sont plus longs, et nous arrivons avec une fatigue certaine au ravitaillement Camp 10 Bear pour la deuxième fois (70,5 milles ou 113km) à 17h30, très heureux de retrouver nos équipes.  Re-pesée, cette fois-ci 76,3 kilos ou 168,2 livres.  Tout va bien, Madame la Marquise...

Je m'assois avec mon équipe, cette fois-ci augmentée de mon ami Michel, qui va m'accompagner pour les 18 milles suivants!   Je me sens fatigué mais encore de bonne humeur, prêt à attaquer la suite.  Nouveau changement de linge, nouveau nettoyage des pieds avec l'aide de ma soeur si attentionnée pour moi.  Louis A. est là aussi, bénévole au ravitaillement, il me donne un bon coup de pouce et me redonne de l'entrain.


La troisième et dernière boucle, de 70,5 à 100 milles nous amène dans la zone sud-est de ce long parcours en forme de trèfle à trois lobes.  Michel et moi quittons l'équipe après 20 minutes de pause, il est 17h50.  Michel est tout frais et enthousiaste, c'est bienvenu pour m'aider avant mon prochain coup de barre. À peine avons-nous traversé la route 106 que nous devons attaquer un sentier en grosse grimpe, long et pénible.  Je garde un bon rythme de marche dans les montées, mais je me rends compte que mon souffle est plus court, et il me faut plus de temps de récupération en haut avant de me sentir prêt à courir.  À partir de ce moment la quantité de marche augmente beaucoup par rapport à la course, mais Mike Mercury (c'est son surnom :)  m'aide à rester positif.  Dans ces sentiers, il y a encore certains cavaliers qui nous passent, dont un... qui est aveugle et partiellement paralysé, sur son cheval!  Il est guidé par une cavalière sur cheval séparé.   Nous les côtoyons un certain temps, parce que les descentes en sentiers étroits sont loin d'être évidents pour eux!  Justement, les descentes sont de moins en moins évidentes pour moi aussi, avec mes quadriceps sur-sollicités en compression...

Nous avons ensuite un bon segment sur route de terre large, où je me surprendrai à faire quelques bonnes passes de 10 à 15 minutes de course ininterrompue.  Le combat avec moi-même, c'est maintenant: Pierre, cours quand tu peux, marches moins!  Jamais l'idée d'arrêter, par contre: j'ai le privilège du momentum.        

La nuit tombe graduellement.  Je me sens fatigué bien sur, mais quand même chanceux d'être rendu si loin à la clarté, alors que plusieurs des coureurs suivants devront se débrouiller dans le noir.  Michel allume d'abord sa lampe frontale, je l'imite 30 minutes plus tard.  Le chemin à suivre, indiqué jusqu'ici par de petites assiettes jaunes en plastique sur les arbres, est maintenant donné par de petits bâtons fluorescents verts qui pendent de branches d'arbres, à tous les 100 ou 200 mètres.  Il ne faut surtout pas les oublier!  Et pourtant...

En repartant du ravitaillement 25. Cow Shed, il fait bien noir maintenant et nous prenons la mauvaise route sans nous faire avertir par les bénévoles... et en espérant toujours voir un bâton fluo devant nous... ce qui résulte en 15-20 minutes de perte de temps pour nous et deux autres coureurs qui nous ont suivi; un peu dur sur le moral, mais pas catastrophique.  Allez, on continue notre course, en repartant du Cow Shed.

Nous arrivons enfin au dernier grand ravitaillement 26. Bill's (89 milles ou 143km).  Dernière pesée: 76,2 kilos ou 168 livres.  Tout est sous contrôle.  Autre bonne pause de 20 minutes avec mon équipe pour bien m'alimenter (bouillon avec nouilles ramen, petites patates rissolées hmmm, fruits, gâteau, soda), mettre un t-shirt à manches longues plus chaud, encore nettoyer les pieds et changer de chaussettes, laisser le sac à dos à mon équipe avant de repartir.  Je prend ces pauses plus longues que la majorité des autres coureurs, mais c'est ce que j'avais prévu et au final je ne crois pas y avoir trop perdu au change.  Pour m'accompagner dans les 11 derniers milles, mon ami Michel passe le flambeau à ma soeur Magali, qui est aussi une super coureuse -- entre autres sports.

Nous repartons dans la nuit, et descendons dans un champ et des sentiers, jusqu'à assez profond... je me dis que tout ceci va ajouter en montées!

Magali juge rapidement comment m'épauler et trouver le ton juste pour me stimuler à courir quand c'est possible.  Parce que mon envie de courir a beaucoup diminué, comme pour bien d'autres coureurs.  Nous choisissons nos segments pour courir en nous aiguillant aux bâtons fluorescents, et en essayant de faire moitié course, moitié marche.

Le ravitaillement de Polly's à 96 milles est le dernier avec bénévoles.  Je prend encore un verre de bouillon avec nouilles ramen, patates, fruits et soda et go allons finir ce calvaire.  Je suis totalement crevé, mais encore déterminé. Sur les 2 milles suivants, j'augmente un peu la portion course sur les intervalles marches, et je dépasse quelques groupes coureurs-accompagnateurs qui marchent.

Ces quatre derniers milles (7km) sont les plus longs: quand on veut arriver, quand on espère tellement la fin, que c'est presque terminé... on se sent galérer un peu plus.  Après la dernière table de ravitaillement (eau seulement), à 98 milles, Magali et moi prenons le sentier grimpant.  À un certain point dans la montée apparait le message du dernier mille!  La grimpe n'est toutefois pas finie.  Et puis le message du dernier demi-mille, soit 800m, l'équivalent de deux anneaux olympiques!  Mais il y a encore à grimper (!) et ce n'est que dans les derniers 200m qu'on sent enfin la descente finale.

L'arrivée approche avec les derniers lampions fluos au sol, et les clameurs des équipes qui attendent leurs coureurs.

Je franchis le porche d'arrivée à 1h22 exactement avec un grand cri de satisfaction, main dans la main avec Magali.  Quelle moment unique!  Mon épouse, mes parents et mon ami Michel m'accueillent et me félicitent.  Ici avec Michel et Magali, le rêve devient réalité:


Il fait froid, je ne peux rester longtemps comme cela.  J'engouffre un hamburger sous la tente, avec une bonne bière fraiche offerte par Louis hmmmm, on échange et on rit et puis c'est leur de se dire bonne nuit.  On se reverra dans quelques heures!

Ahhhh le retour au Bed & Breakfast de Carol vers 2h00 du matin me fait du bien.  Un petit bain chaud pour me décrasser et apaiser les jambes et les pieds, et puis un petit dodo de 4-5 heures bien mérité, avant le retour sur le site pour le traditionnel BBQ qui commence à 10h30!

Les battants qui arrivent en 27, 28, 29, 30 heures (la fermeture officielle de l'événement est à 10h du matin) n'ont même pas eu le temps d'aller se coucher avant le BBQ et la cérémonie!  Chapeau bas à ces persévérants extrêmes, qui sont encore bien plus crevés que moi -- et avec raison.

Le BBQ est excellent, la bière est bonne (Samuel Adams, ahhh).  Je retrouve tous les amis québécois qui ont chacun une bonne histoire à compter et je reçois avec fierté ma 'belt buckle' des mains de l'organisatrice Julia, celle qui est remise aux coureurs ayant complété la distance en moins de 24 heures.  Amusant de voir tous les finissants marcher les jambes raides, sous la tente.  À 13h30, chacun repart de son côté.


Le retour se passe sans histoire, avec ma blonde qui conduit, et moi... dans les limbes.  J'ai heureusement prévu le lendemain (lundi) de congé avant de retourner au boulot.

Épilogue

Dans les 48 heures suivant mon arrivée, je me dis que c'est fou d'avoir autant de difficulté à marcher, monter et descendre les escaliers, alors que j'y arrivais assez aisément jusque dans les derniers instants de la course, avec toutes ces grosses côtes.  Comme quoi... nous pouvons nous auto-programmer à rencontrer un objectif important dans la douleur, et garder celle-ci de côté; et puis une fois l'objectif atteint, le mental laisse les messages du corps fatigué reprendre le dessus.  C'est le mécanisme de la survie, quoi!

C'est aussi la première fois que je ressens l'effort de reconstruction de mon corps avec une telle ampleur.  C'est en même temps rassurant de sentir sa résilience, sa capacité à revenir.  Mes quadriceps, les muscles de mes pieds, et mes orteils assommés sont les plus douloureux, mais ils reviennent graduellement à la normale dans les jours suivants.

Après 48 heures, je pense déjà à mes prochaines rencontres ultra.  À la suggestion de Pat, je me suis inscrit au Bear Mountain 50 de mai 2013, dont le niveau de difficulté sera assurément 'relevé'.  Patrick, lui, essaie même de me convaincre de faire un 50 ou un 100 milles encore cet automne, mais je doute que je sois prêt à faire cet investissement si vite.   Par contre, chose certaine: dès que les inscriptions du VT100 de 2013 s'ouvriront... j'embarquerai de nouveau!  Quand j'aime une fois...

À bientôt pour mes prochaines aventures.

P.S Allez aussi lire le récit de Pat, excellent et bourré de bonnes photos!  Il a livré une performance qui m'inspire, en particulier dans les derniers 30 milles, pour terminer en 20h08.  Colossal.  Également, le récit de Michel, qui a réussit à terminer juste sous les 24 heures, et qui le raconte très bien.
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Bons points à répéter:
- La crème NOK, que je m'étais religieusement appliqué tous les soirs pendant les 2 semaines avant la course, m'a certainement aidé à éviter les ampoules aux pieds.
- Les longues courses de sentier avec de bons dénivelés, pratiquées dans les trois mois précédent l'ultra: elles sont importantes.
- Trouver le juste milieu dans le volume d'entrainement: suffisamment pour préparer son corps, et pas trop pour ne pas se blesser inutilement.

Leçons apprises, 'terre à terre':
- porter des guêtres pour empêcher la poussière des chemins et sentiers de rentrer dans les chaussures et chaussettes, et mieux protéger les pieds;
- porter des shorts moulants confortables pour toute la course, et appliquer beaucoup de vaseline, pour éliminer les risques de frottements à l'aine et aux fesses;
- porter des chaussures plus amples, 1 pointure trop grande, vu que les pieds enflent dans l'endurance et les orteils ont besoin d'espace pour ne pas cogner l'avant de la chaussure (il faut toutefois savoir serrer les lacets pour une bonne prise aux chevilles sans étouffer le pied)
- s'assurer d'avoir les aliments qui conviennent aux ravitaillements, en particulier les fruits. Continuer à explorer pour trouver des aliments nutritifs, efficaces rapidement, faciles à ingérer et à digérer.  L'alimentation en course, c'est très personnel et ça demande des essais et erreurs!

Détails chiffrés
299 coureurs partants, 218 finissants.  Je suis arrivé 52ième au général et 18ième sur 64 dans le groupe des hommes de 40 à 49 ans.  Résultats complets.

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17 commentaires:

  1. Incroyable Pierre, quelle aventure et quel bon recit. Merci de partager cet exploit avec nous et de me faire revivre les beaux moments qu'on a eu la chance de passer avec toi au Vermont. Tu es une grande inspiration! Felicitations encore et j'ai hate d'en courir un avec toi!
    Soeurette.

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    1. Tu es si généreuse pour ton grand frère, qui t'en doit toute une. Moi aussi j'ai hâte de t'accompagner dans une prochaine aventure ultra!

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  2. Une belle et longue histoire qui finit plus que bien !!!
    Merci de nous partager ce récit bien écrit et fourmillant de détails, sans l'avoir couru, on a l'impression d'être avec toi sauf que dans les 48h suivant la lecture nous n'aurons aucune douleur ;-)
    Au-delà de ta performance, je trouve formidable d'avoir eu une si belle équipe autour de toi : leur présence, le gâteau de ta maman, les nettoyages de pieds de ta soeur... C'est touchant et émouvant je trouve. Egalement, je ne savais pas qu'il était possible d'avoir des accompagnateurs sur ce type de course. C'est touchant, humain et vraiment précieux. ça se sent dans ton récit.
    Et d'apprendre que 48h après ton arrivée, tu te voyais déjà ailleurs, c'est tout simplement génial et pas du tout étonnant.
    C'est vrai que tu es inspirant. Et quand on te voit souriant sur les photos, on a envie de suivre ton exemple.
    Merci et encore bravo.

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    1. Merci Mijo, tu es encourageante et inspirante!

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  3. Aaahhh, Pierre.

    Je pense pas que j'ai besoin d'écrire quoi que ce soit... Tu sais déjà. Félicitations mon ami!

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    1. Héééé à quand notre prochaine aventure ultra ensemble, mon Frank?

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  4. Wow!! Je suis presque sans mots devant tout ça... c'est prodigieux! Une longue histoire racontée avec tant de générosité, on s'y croirait presque; je n'ai pas de difficulté à croire que tu as pris quelques jours à pondre ce texte, car devant une telle histoire, les détails et les émotions doivent se bousculer par centaines!!
    Continue de savourer tout ce que cette expérience t'aura apporté, je ne doute pas que tu en auras pour longtemps à "surfer" là-dessus! Bravo Pierre! Tu es très inspirant!

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    1. Merci Claire, et au plaisir de te revoir très bientôt!

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  5. Encore bravo, Pierre! Toute une belle journée! À bientôt!

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    1. :) Sûrement cet automne, au Mont Satin-Bruno ou ailleurs... sinon au Xtrail de Orford peut-être?

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  6. Colossale comme course et performance. J'apprends beaucoup avec ta gestion de la course et tes arrêts aux ravitaillements. Je le conserve en mémoire. Félicitations.

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  7. Bravo Pierre!
    Se surpasser, aller au bout de soi, s'investir entièrement. Voila des des comportements qui m'inspirent, qui me donnent à moi aussi le goût pour l'excellence.
    Tous les jours, depuis ton exploit, je te cite en exemple. Je vais peut-être paraître grincheux, mais j'aimerais quand même dire qu'à notre époque, plutot orientée sur le paraître, la consommation, le rapide, le jetable, un exemple comme toi, qui persévère, va plus loin, montre persévérence et détermination, ça fait du bien !!
    Merci et bonne chance dans tes prochains défis. Compte sur moi pour t'encourager !

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  8. Et je peux dire qu'un ami altruiste comme toi, toujours prêt à se déplacer pour donner un bon coup de main (ou un coup de pied!) ça aussi ça vaut d'être cité en exemple! Merci encore pour le super accompagnement, tu as été parfait.

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  9. Quel milestone dans ta vie ! Un récit très bien capturé ici. Merci!

    Tu es une inspiration. N'abandonne pas ces projets fous pour franchir de nouveaux sommets (littéralement)!

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    1. Nouveaux sommets? Hmmm je pensais justement à la chaine présidentielle des montagnes blanches du New Hampshire, pour cet automne... :)

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  10. Un peu en retard, mais félicitations! En dessous de 24 heures pour un premier 100 miles, c'est fantastique. Et juste au cas où t'aurais voulu aller plus rapidement, ça veut juste dire que l'an prochain tu pourras battre ton record par une plus grande marge!
    En guise de préparation pour le VT100, viens-tu faire le Ultra Trail Fuji l'an prochain? ;o)

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